Les Talents africains15 août 2026Lecture : 4 min
62 % d'analphabétisme : le vrai goulot d'étranglement de l'économie centrafricaine

On peut réhabiliter toutes les routes et construire toutes les centrales : sans électriciens, sans soudeurs, sans comptables et sans techniciens de maintenance, rien ne tourne. Le premier chantier de la Centrafrique est humain.
Commençons par le chiffre qui devrait ouvrir tous les débats économiques du pays. La Banque mondiale projette une croissance de l'ordre de 2,1 % en 2025 et 2,2 % en 2026, pour atteindre 2,8 % en 2027 - pendant que la population croît d'environ 3,1 % par an. Tant que la croissance reste inférieure à la démographie, la richesse par habitant recule, quelles que soient les annonces. Le FMI, de son côté, table sur 2,6 % pour la RCA en 2026. La Banque africaine de développement, avec une méthodologie différente, avance 3,3 % pour 2025.
Le diagnostic sur le capital humain est posé sans détour par l'économiste centrafricain Didace Sabone : le taux d'analphabétisme atteint encore 62 %, soit deux Centrafricains sur trois ; dans le primaire, un tiers seulement des enseignants sont qualifiés, les deux tiers restants étant des « maîtres-parents » ; et l'université publique demeure cantonnée à Bangui, ce qui pénalise les bacheliers des préfectures éloignées. Ce n'est pas un jugement sur les personnes : c'est une description du stock de compétences dont dispose l'économie.
Face à cela, plusieurs dispositifs montent en puissance. Le projet I-COMPETE, mis en œuvre par l'Agence centrafricaine pour la formation professionnelle et l'emploi (ACFPE) avec l'appui de la Banque mondiale - 30 millions de dollars sur cinq ans -, accompagne près de 2 000 jeunes. Le parcours commence par plusieurs semaines de remise à niveau, la « prépa-pro », avant l'entrée dans des filières techniques calées sur les besoins du pays. La directrice par intérim de l'ACFPE, Michelle René Bimbo, en assure le pilotage. L'enjeu, comme le note le reportage qui a suivi ces jeunes, reste de transformer ces formations en emplois durables.
Le projet Maïngo - « Maïngo ti a masséka », développement des jeunes - agit sur un autre segment : les jeunes déscolarisés, et particulièrement les filles. À Bangui, le Centre de formation professionnelle installé dans l'enceinte de l'INRAP, créé en 1993 avec l'appui de l'ambassade de France, a bénéficié de ce soutien pour retrouver un second souffle. Selon Rouslan Fio-Ngaindiro, directeur chargé du développement des apprentissages, le centre a formé à ce jour plus d'un millier de jeunes âgés de 14 à 24 ans. Le projet a par ailleurs formé plus de 2 300 mentors pour encadrer les bénéficiaires.
Un mot sur ce que ces programmes disent du marché du travail. Les filières ciblées ne sont pas des filières de prestige : électricité, mécanique, maçonnerie, couture, restauration, froid, maintenance, gestion. C'est précisément là que se trouvent les emplois immédiatement mobilisables par les chantiers en cours - corridor routier, centrale solaire, unités de transformation agricole, construction à Bangui. Un jeune formé au froid industriel ou à la maintenance de groupes électrogènes n'attend pas longtemps un client.
Il faut cependant nommer la faiblesse structurelle de ce modèle : sa dépendance aux projets. I-COMPETE, Maïngo, les appuis du PNUD ou de l'Union européenne sont des programmes à durée déterminée. Quand un financement s'arrête, un centre peut retomber. La question de fond, pour la décennie qui vient, est celle du financement pérenne de la formation professionnelle - par exemple via une contribution des employeurs, une taxe d'apprentissage, ou l'implication directe des grandes entreprises du bois, des mines et des télécoms dans la formation des techniciens dont elles ont besoin.
C'est aussi une invitation aux entrepreneurs eux-mêmes. Former un apprenti coûte du temps, mais coûte moins cher que de recruter en permanence des profils introuvables. Les filières les plus dynamiques d'Afrique centrale - bois, agro-transformation, BTP - ont toutes en commun d'avoir fini par former elles-mêmes leur main-d'œuvre. En Centrafrique, cette bascule n'a pas encore eu lieu. Elle constitue peut-être le meilleur investissement disponible.
À retenir. La croissance centrafricaine (2,1 % en 2025, 2,2 % en 2026, 2,8 % projetés en 2027 selon la Banque mondiale ; 2,6 % en 2026 selon le FMI) reste inférieure à la croissance démographique d'environ 3,1 %. Le taux d'analphabétisme est estimé à 62 % et un tiers seulement des enseignants du primaire sont qualifiés. Le projet I-COMPETE (ACFPE, 30 M USD de la Banque mondiale) accompagne près de 2 000 jeunes ; le projet Maïngo a permis la relance du Centre de formation professionnelle de Bangui, qui a formé plus d'un millier de jeunes de 14 à 24 ans. Le défi : rendre ce financement pérenne au-delà des projets.
Sources : Banque Mondiale/ Agence Ecofin/ AllAfrica/ Banque africaine de développement
